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Culture
Allons guigner «Derrière les cases de la mission»

Le Musée cantonal d’archéologie et d’histoire invite son public à découvrir l’histoire des missionnaires vaudois en Afrique du Sud, au Lesotho et au Mozambique. Un pan d’histoire régional passionnant.

À l’entrée de chaque pièce, une case de BD. Derrière, les salles d’exposition, ici celle consacrée à la médecine, sont immersives
Crédit photos: Nadine Jacquet/MCAH

L’histoire des missions romandes en Afrique commence en 1870. L’Église libre protestante du canton de Vaud décide d’envoyer deux missionnaires, Ernest Creux et Paul Berthoud, au Lesotho. En 1875, la mission vaudoise devient romande. Les missionnaires, souvent des érudits, partent s’installer notamment au Mozambique, alors colonie portugaise. Persuadés de détenir la vérité et convaincus de leur supériorité, ils construisent une vision de l’Afrique qu’ils vont renvoyer en Suisse.

La fiction sert de porte d’entrée dans l’exposition. Au seuil de chaque salle, une ou plusieurs cases de la BD Capitão (éditions Antipodes)* accueillent les visiteurs, invités à aller regarder derrière. Les salles immersives présentent chacune un thème: la médecine, classer les choses (au risque de plaquer des préjugés occidentaux sur la réalité), la lanterne magique, la conversion, le système scolaire.

La première salle reconstitue par exemple une vente d’objets ramenés d’Afrique. Les missions étaient des entreprises privées (le Conseil d’État avait en effet interdit l’évangélisation et le prosélytisme à l’Église nationale). Ces ventes, annoncées dans les journaux locaux, étaient des moyens de garnir les caisses de l’Église libre, de montrer une image construite de l’Afrique et de justifier son évangélisation. Il y avait un véritable business de cartes postales, calendriers et autres tirelires, que certaines familles vaudoises possèdent encore aujourd’hui.

Jeux de miroir

Une salle très intéressante est consacrée à l’usage de la «lanterne magique». En Afrique, les missionnaires projettent des scènes chrétiennes, des images de progrès techniques comme les trains, ou des paysages suisses. En Suisse, pour financer la mission et prouver son utilité, on projette des mises en scène d’une Afrique «primitive» et construite que l’on a fait «jouer» aux villageoises et villageois. L’entreprise missionnaire avait un système de communication extrêmement bien rodé.

Il est toutefois intéressant de constater que l’impact, s’il n’est pas de même nature, est mutuel. Les missionnaires transforment les populations qu’ils évangélisent, mais se trouvent également changés. «Nous voulions déconstruire le regard sur la relation avec l’Afrique que l’on porte parfois encore aujourd’hui, souligne Lionel Pernet, directeur du Musée d’archéologie et d’histoire.»

La fiction aide à comprendre la grande histoire. «Mais il était exclu de faire de la fiction!»

L’exposition invite à un questionnement sur l’histoire romande. Elle invite à un questionnement sur notre histoire romande, mais aussi sur les collections de nos musées: qui les a collectées? comment sont-elles arrivées là? La fin du parcours raconte la lutte pour l’indépendance au Mozambique, qui destituera le gouvernement colonial portugais. Et toute la complexité du discours historique se matérialise. Les missionnaires et les colons ne sont plus les seuls à émetteurs des archives. Deux versions de l’histoire peuvent être confrontées.

« Derrière les cases de la mission » Espace Arlaud (pl. de la Riponne, Lausanne) Jusqu’au 17 novembre (me-ve: 12-18 h; sa-di: 11-17 h). mcah.ch  

* Texte intégral de l’article: www.vd.ch/gazette

Capitão

Fil rouge fictionnel de l’exposition, la bande dessinée Capitão raconte l’histoire d’un missionnaire, librement inspirée du journal de Georges Liengme et de la vie d’Henri-Alexandre Junod, tous deux missionnaires en Afrique australe au tournant des 19e et 20e siècles. Le héros arrive plein de certitudes; son expérience sur place finit par ébranler ses convictions. Si l’exposition et la BD sont des objets autonomes, on peut prendre plaisir à découvrir l’une, l’autre ou les deux.

Capitão, de Yann Karlen et Stefano Boroni Ed. Antipodes, 113 p., 27 fr.